Ornela Vorpsi par Paul Ardenne

Peinture, pay attention please

Peintre que l’on dirait de prime abord Ornela Vorpsi, d’être également romancière, es une spécialiste du récit. Quel récit ? Celui de sa vie d’abord : celle d’une femme ayant quitté jeune encore, Pour l’Italie puis la France, l’Albanie communiste, ce « pays » du bonheur idéologique « où l’on ne meurt jamais » le titre de son premier texte publié en 2004. Un territoire sans réelles perspectives pour quiconque attend de la vie plus que l’inexorable déroulé d’une obéissance vécue sans démission possible où l’avernir était

Garanti radieux et l’accomplissement de l’Histoire garanti heureux, jusqu’à l’effondrement du régime d’Enver Hoxha. Le récit littéraire cher à Vorpsi, développé au fil de ses romans (Buvez du cacao Van Houten, Vert Venin, Tessons roses) est profondément incarné. Intimiste, il rend compte d’expériences traumatiques (familiales, sociales, politiques) et ne ârtage rien avec ces fictions de circonstance inondant les librairies, que l’on s’oblige à inventer pour se convaincre que l’on est un écrivain. Nourrie de souvenirs personnels mais reconnue pour son universalité, la création romanesque de Vorpsi nous entretient d’un monde difficile et passionnel. Figure centrale de celle-ci, la femme, balançant entre désir de dignité et putinerie, est en règle générale enjeu et marchandise (surtout si elle est belle et désirable). Pour le reste, des individus de pouvoir inégal s’y entredévorent, les haines y sont prestement démesurées et l’amour forcement complexe, sur fond de culture méditerranéenne et d’étouffoir idéologique tissés de fausse insouciance, de lumière violente et de nuits étouffants.

Une fois convertie e, images tracées et colorisées à la main, cette écriture de la brûlure pourrait laisser envisager un tour très expressionniste, débordant de cris plastiques, prompt à mettre en scène de brutaux déchirements de matière ou de couleurs. Il n’en est rien. Les travaux plastiques, qui ont émaillé jusqu’à ce jour la carrière d’Ornela Vorpsi, essentiellement peinture et photographiques font plutôt dans la discrétion. On en veut pour preuve ses séries de photos consacrées au corps féminin. L’exaltation des formes saisies par l’oculus photographique ou pictural le dispute chez Vorpsi à une esthétique du retrait propice à privilégier les ombres, recul visuel et escamotage du corps – le visage est rarement montré – comme si la beauté physique, celle tout au plus d’une enveloppe, ne méritait pas l’octroi de grâce que confère de facto l’image flatteuse. Autre preuve de cette pulsion à la discrétion, nonobstant un certain exhibitionnisme, mais alors tempéré comme culpabilisé : les travaux de peinture sur son propre corps, relevant de l’auto-mise en scène, par Ornela Vorpsi. Au registre de la métaphore – celle du corps repris en main, que la peinture comme différent, à la fois personnalisé et rendu étranger à la norme -, cette production s’inscrivant dans la tradition du corps peint entend tenir à bonne distance le narcissisme déclaratif, incitant du coup le spectateur à un réflexion, prodigue d’un regard moins voyeuriste vert qui lui sert d’habituel compagnon, elle nous montre son seul profil, sans rien offrir cependant de son exacte physionomie : son visage est en large part dissimulé par les cheveux tombant le long de ses joues. Quel est son mal ? Pourquoi cette solitude invétérée ? Pourquoi encore cette nudité des fesses que nous tend sur l’un des tableaux le mystérieux modèle de Vorpsi, l’envers même du Noli Me Tangere ? Comme à dire : Prends-moi, spectateur, fais – moi l’amour, touche-moi, et pénétré -moi autant que tu veux mais surtout, ne me regarde pas.

https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/08/09/l-ecrivaine-ornela-vorpsi-tout-en-contraires_5340721_3260.html

https://www.liberation.fr/culture/2001/07/14/vorpsi-prend-corps_371503/

https://www.liberation.fr/culture/2000/11/16/l-appareil-c-est-le-corps-et-moi-je-suis-la-pensee_344413/

https://epiphanyzine.com/features/2018/4/26/a-conversation-with-ornela-vorpsi-on-eroticism-sexual-abuse-and-harassment-and-selfhood

https://journals.openedition.org/trans/1594

https://www.lemonde.fr/livres/article/2007/01/18/ornela-vorpsi-eclats-de-memoire-d-une-exilee_856717_3260.html

https://www.wordswithoutborders.org/book-review/ornela-vorspi